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Justice pour Kalinka



Quatrième journée d’audience
Le procès est entré dans la réalité

Une vie à l’aveugle

Après avoir confirmé, le matin, les impérities de la pseudo « coopération » des autorités allemandes à l’égard de la justice française, l’après-midi d’hier a été tout entier consacré à l’audition de Danielle Gonnin, 67 ans aujourd’hui, maman de Kalinka Bamberski. Elle était à l’époque l’épouse de Dieter Krombach et se trouvait dans la maison au matin du 10 juillet 1982, quand a été découvert le corps sans vie de l’adolescente.

De l’enfant serrée à la femme libérée
Comme d’usage, Danielle Gonnin est invitée à raconter les grandes étapes de sa vie. Fille de coopérants, elle grandit au Maroc, sous le regard sévère d’une mère qui n’admet ni écart ni fantaisie.
Cette éducation la pousse à fuir ce vase clos, scellé par une morale hors d’âge dans un siècle qui commence à changer. En 1963, à dix-huit ans, elle trouve la porte de sortie en la personne d’André Bamberski. Elle l’épouse. « Nous étions amoureux », dit-elle. L’idylle durera dix ans, et portera ses fruits. Deux enfants : Kalinka et Nicolas. Mais en 1972, dans la périphérie de Danielle Gonnin rôde Dieter Krombach, qu’elle rencontre pour la première fois à une réunion de parents d’élèves. Pour lui, c’est le coup de foudre sans ambiguïté. Pour elle, une tentation hésitante et corsetée de morale.
Krombach est patient. Toujours dans l’ombre, mais présent. En 1974, tout bascule : elle cède au moment précis où le Maroc demande aux étrangers de quitter le pays. Déjà chahuté, le couple Bamberski espère trouver en France, près de Toulouse, de quoi sauver les vestiges d’une union vacillante. Las. Krombach est toujours là. Dans l’ombre d’un studio qu’il loue à Toulouse… jusqu’à ce qu’André Bamberski piège les amants.
Alors, ce sera la vie au grand jour. Et Danielle Gonnin lâche les derniers oripeaux de son éducation et prend le train des années 70. Elle divorce et vit sa vie autant que son époque ; ses moyens le lui permettent : la famille Krombach est installée sur un bon pied, et Dieter est généreux. Elle le rejoint à Lindau, près du lac de Constance.
Le divorce se passe avec des tiraillements, mais elle est heureuse puisque ses enfants le sont. Sur fond de chalet en Suisse, de ski en Autriche, de voyages, de parties de tennis, planche à voile, cheval et Mercédès… les souvenirs ont la lumière des pubs pour le grand air et les dents blanches. Mais le syndrome de Cendrillon la rattrape. Cette belle citrouille en papier glacé éclate de façon fracassante au matin du 10 juillet 1982. La méchante fée était une Parque et rôdait dans la maison. Dans l’ombre ?

Vingt-huit ans sur une chaise
C’est Dieter Krombach qui est venue la réveiller ce matin-là. Elle qui, d’habitude dormait « en moyenne sept-huit heures » est tirée du lit au terme de près de onze heure de sommeil. Elle comprend vite et descend « comme une folle » dans la chambre de Kalinka. « J’ai cru qu’elle dormait, je l’ai prise dans mes bras, elle était toute raide, froide, cyanosée (1) . Mais je ne l’ai pas crue morte, j’ai pensé que tout cela n’était pas vrai. Après, je ne sais plus ». L’avant-veille, à cette même barre, Nicolas Bamberski était venu dire: « maman était assise sur une chaise en bas de l’escalier, elle m’a fait un signe de la main ».
Elle dit « oui sans doute », mais elle ne se souvient plus ce signe, ni d’ailleurs comment son fils est arrivé dans le salon. Ni s’il y avait des seringues dans la chambre, ni si le docteur Krombach s’est enfermé avec son confrère l’urgentiste Jobst. Y avait-il une infirmière et laquelle ? Elle ne sait plus trop non plus. Qui a réclamé des vêtements pour habiller l’enfant défunte ? Quand ? « Je n’en sais rien ». Où était la dépouille ? Elle ne le sait pas davantage. Elle ne s’est occupée de rien quant aux formalités administratives. Oui, elle était à l’enterrement ; mais de là à dire qui il y avait…
André Bamberski l’interroge : il veut des détails. Qui, quand, quoi, où, comment ? Lui, il remonte le temps, le rebours est son impératif. Il veut des minutes, on le sent prêt à exiger des secondes, comme s’il avait l’espoir qu’à force de tirer les aiguilles en arrière on parviendra enfin à la seconde d’avant et qu’ainsi rien ne serait arrivé.
Elle, elle répond ce qu’elle croit savoir, ou avoir entendu, ou ce qu’on lui a dit peut-être, enfin, elle ne sait plus. Les mots rassurants de Krombach, oui, bien sûr. La bataille engagée par Bamberski, oui, bien sûr. Tout ce dont elle peut jurer vraiment c’est que « tous les matins, je vois Kalinka ». Longtemps, elle a conjugué sa fille au présent : « Je me disais : elle va pousser la porte ».
Ce que tout le monde ne comprend pas, c’est qu’en réalité, elle est restée vingt-huit ans sur la chaise en bas de l’escalier.

Le temps du doute
C’est une juge d’instruction, et la douceur patiente de son avocat, Me. Alexandre Parra-Bruguière, qui décilleront l’endormie. Le cauchemar prend forme en 2010, au fur et à mesure qu’elle se décide à lire « pendant des jours entiers, des semaines entières et des mois entiers », le dossier d’instruction. Alors elle voit. Avec ses yeux d’épouse trahie, avec son cœur de mère. Car, pendant qu’elle s’appliquait à avancer dans la vie avec une canne blanche comme un cercueil d’enfant, la réalité a fait son chemin.
Elle a quitté Dieter Krombach en 1984 pour divorcer un peu plus tard de cet ex-mari qui, croyait-t-elle, ne pouvait lui mentir : il la trompait. Dans l’ombre. André Bamberski s’exaspère. L’exaspère. Mais s’il avait raison ? C’est donc « pour savoir, pour comprendre et me faire une idée » qu’elle se résoud à revendiquer une place sur le plateau de la justice. Sans trop savoir encore une fois.
Aujourd’hui, elle dit : « Dans le fond, j’ai toujours su qu’il me trompait. Dieter Krombach ne sait pas mentir, dès qu’il ment, je le vois ». Alors, avec des airs de matou gourmand qui a appris à bondir sans sauter, l’avocat général Jean-Paul Content sort sa patte de velours, dont on ne doit jamais oublier qu’elle est faite d’hermine :
- « Je crois qu’au précédent procès, en 2011, vous lui aviez demandé la vérité. »
- « C’est vrai »
- « Alors ? »,
minaude-t-il
- « Il ne m’avait pas répondu »
- « Cette vérité, vous la voulez encore, n’est-ce pas ? »
- « Bien-sûr »,
répond, Danielle Gonnin, pas tout à fait dupe.
- « Vous la lui aviez demandé les yeux dans les yeux, n’est-il pas vrai ? »
Et, dans un gesteempreint d’une auguste componction, comme une invite, l’avocat général tend sa main en direction du box.
Danielle Gonnin comprend, se campe face à Krombach qui, lui aussi a compris et vient de se lever : « Dieter, je voudrais savoir si tu as fait du mal à ma fille parce que tout t’accuse. Les analyses montrent que tu es intervenu sur elle alors qu’elle était vivante. Si tu t’es trompé, dis-le. Si tu as vu Kalinka durant la nuit et non pas le matin comme tu veux le faire croire, dis-le ».
Et patatras ! D’abord, Krombach, dit qu’il a vu Kalinka, puis, non, c’était Diana avec le chien. Il parle de métabolisme, trouve « inexplicables » les traces de produit. Il entreprend un grand numéro de brasse coulée... ce qu’il manque de faire tout seul en laissant échapper un « il n’y a pas de preuve ». Mais elle préfère lui envoyer une bouée. En plomb. Elle tranche, presque cinglante : « ça va. J’ai compris ».
Tout le monde a compris.

A.J-K


La défense de Krombach sur la défensive
Sachant que les jurés allaient emporter tout au long du week-end ces paroles et, surtout la fâcheuse impression de dissimulation laissée par Dieter Krombach, les avocats de Dieter Krombach se devaient de réagir.
De façon tout à fait inattendue, Mes. Yves Levano et Philippe Ohayon ont semblé vouloir placer le procès sur une voie qu’ils s’étaient jusqu’alors refusés à emprunter : « Pouvez-vous imaginer qu’il puisse nier sa responsabilité médicale, au point de ne pas avoir la force de l’avouer ? », a demandé le premier . « Je le crois », a répondu Danielle Gonnin. Le second a renchéri : « Et si tout cela n’était qu’un accident qu’on a caché parce qu’on l’a cru impardonnable ? ».
« Je ne demande pas mieux que de savoir que Kalinka n’a pas été violée », a renchéri la mère, laissant entendre en cela qu’elle juge plausible que l’orgueil de Dieter Krombach ait été plus fort que son besoin de vérité.

(1) Une cyanose est provoquée par manque d’oxygène dans le sang qui colore la peau de façon bleutée.


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