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Justice pour Kalinka



Neuvième journée d’audience
Nouvelle journée difficile pour l’accusé

La défense envoie des bouées : Krombach boit la tasse

C’eût pu être une journée salvatrice pour Dieter Krombach, accusé du meurtre de Kalinka Bamberski. Hier matin, un fringant diplomate était venu expliquer tout le bien que l’Allemagne pense de ce ressortissant blanchi par la justice de son pays. Mais l’homme, venu pour délégitimer le procès en cours, a échoué sur le rugueux écueil que lui a opposé André Bamberski, le père de la victime. A l’issue de ce naufrage, les avocats du médecin Allemand lui ont tendu une perche pour le sortir du mauvais bain dans lequel il parait désormais sombrer : Krombach n’a pas su la saisir. L’a-t-il seulement vue ?

Bizarre hasard
C’était un témoin cité par la défense. En clair, Friedrich Catoire, ancien conseiller –pardon, Premier conseiller- de l’ambassade d’Allemagne à Paris avait été mandé pour expliquer que ce projet était inique, en ce sens que pour son pays, il n’y avait pas lieu de faire tant de misères à Dieter Krombach. « Si vous le punissez, vous serez punis par la justice européenne », était en substance le sens de son message.
Ainsi, cet ancien magistrat devenu diplomate s’avance avec la légèreté de celui qui, dans un prétoire est un peu dans ses murs. Il s’accoude à la barre comme il le ferait au zinc du bistrot, pensant avoir une aimable discussion avec le patron, en l’occurrence le président. Cultivant l’entre-soi avec le personnel de justice, le juriste international s’amuse un peu d’être ici. Il fait en sorte qu’on comprenne bien qu’aux dîners de l’ambassadeur, ce n’était pas lui qui amenait les chocolats. Pour nous en persuader, il ne manque pas de le signifier au détour d’une phrase : « j’ai reçu les plus hautes décorations, grâce à mon travail. Et si je les ai méritées c’est parce que ce travail a été apprécié ».
Cette modestie l’a conduit à livrer une déposition toute en rondeurs. Il avait des centaines de dossiers sur le bureau, plus le destin de l’Europe à fignoler ; cette immense tâche ne lui a laissé, dit-il, que peu de place pour s’intéresser à Krombach dont il aurait découvert l’existence « en lisant la presse ». C’est donc par un pur hasard que, dans son très dense agenda, il a un jour trouvé près de trois heures libres. Nous étions le 1er mars 1995, pile poil le jour où Dieter Krombach devait être jugé par contumace. Et par une de ces fortunes qui ne sourit qu’aux audacieux, il avait rendez-vous « pour une conversation entre juristes », avec le président de la cour d’assises qui devait juger son compatriote.
-« Etes-vous intervenu personnellement dans ce dossier ? », l’interroge André Bamberski.
-« Je n’ai fait aucune ingérence », répond l’Excellence médaillée, presque outré qu’on eût pu le soupçonner d’une quelconque intention. Et si ce jour-là le procès de Dieter Krombach a été reporté, il n’y est bien sûr pour rien.
Peut-être y a-t-il un mot en Allemand, qui soit à la fois synonyme de vessie et de lanterne.

L’ambassadeur chocolat
André Bamberski ne le lâchera pas. La défense qui avait appelé Friedrich Catoire pour donner une leçon de droit international aux jurés, comprend que quelque chose est en train de glisser. L’homme porte beau, cause avec du langage et s’applique à laisser planer derrière lui un parfum de secrets d’Etat… mais il résiste mal à l’interrogatoire plébéien que lui inflige André Bamberski. Plutôt que ses mystères, on perçoit peu à peu ses dérobades. Il s’essaie au langage de salon, le président le presse d’un coup de menton à répondre aux questions du père de la victime. Il s’emberlificote de locutions où « la position de mon pays », « les décisions de mon gouvernement », affleurent au moindre embarras.
Ce juriste médaillé pour son talent a oublié la date des accords de Schengen, qu’André Bamberski se fait un devoir de lui rappeler. L’Eminent en montrerait presque une certaine affectation. Il n’a que de la condescendance. C’est là que s’opère le renversement de l’effet souhaité par la défense de Krombach. Car si l’on perçoit une obstination mordante en filigrane des questions d’André Bamberski, on voit très clairement dans l’ombre portée de Friedrich Catoire la façon dont l’Allemagne a traité ce dossier.
Derrière ce personnage, sans doute brillant par ailleurs, se cache mal le rocher gluant qu’a eu à franchir le père de Kalinka. La componction se révèle filandreuse et l’obséquiosité une manière d’évitement. Pour exprimer le déni, on choisit la métaphore. Mais l’arrondi des mots rend plus aigüe encore la perception du sourd combat d’André Bamberski qui, trente ans durant, a dû affronter un adversaire qui ne dit pas son nom, pour qui les conversations d’antichambres tiennent lieu de débat public, où les courriers que l’on dissimule ont valeur de communiqué.
En français, on dit pleutre.

Quand les absents portent tort
Pour l’accusée Dieter Krombach, la journée d’hier était celle du calice. Celui qu’on boit jusqu’à la lie. Friedrich Catoire ne fut pas le seul de ses compatriotes à le lui tendre. L’inspecteur Ghebalt, frappé de scarlatine, n’était pas là. Le dossier contient toutefois les notes de synthèse que ce policier en charge de l’affaire à Lindau, a rédigées au cours de l’enquête. Comme le prévoit la loi, elles ont été lues.
La lecture, faite sur le ton de celui qui s’attaque à la posologie d’un laxatif, a donné lieu à de passionnants débats. C’est bien là un des mystères les plus paradoxaux des cours d’assises : on peut toujours prévoir qu’il y aura de l’inattendu, mais par essence sa nature est si bien faite qu’il surgit toujours… quand on ne le voit pas venir.
La lecture de la note de l’enquêteur Ghebalt, donc. A-priori, pas de quoi faire fondre la neige qui s’est abattue sur Paris. Cependant, nul ne sait où sommeille l’hydre de Lerne, et c’est en coupant court à cette formalité qu’ont resurgi les démons de Krombach. Tous les faux semblants présumés, les esquives supposées, les contradictions pressenties et même les mensonges éventuels ont soudain fait irruption dans le prétoire. Il serait long et fastidieux d’énumérer ici tous ces détails, qui sont parfois infimes, mais qui par un effet de collusion donnent soudain du sens à l’ensemble.
La percussion a eu lieu. Sous le feu croisé des questions, Krombach s’est emberlificoté au regard de ce qu’il avait dit l’avant-veille, la veille, la minute précédente parfois. Ajoutant ici une précision qui l’aide, la retirant plus loin lorsqu’elle devient gênante. Selon la partie civile qui l’interroge ou l’avocat général qui s’inquiète, il ne dit pas tout à fait pareil, ou au besoin le contraire.

A bout de bras, à bout de forces
Point besoin d’aggraver le tableau. Alors, quand vient le tour de la défense, Me. Philippe Ohayon a sans nul doute perçu le malaise. Il prie Dieter Krombach de « laisser tomber le dossier parce que tout le monde comprend que, trente après, les souvenirs ne peuvent être précis ». Il enjoint alors son client à parler « au nom de votre simple humanité ».
Commence alors un pas-de-deux entre l’avocat et celui qu’il défend. Le but de l’homme de robe est, on le pressent, de tirer Krombach de l’ornière.
-« M. Krombach, vous avez dit qu’en tant que médecin, vous combattiez la mort, n’est-ce pas ? », engage Me. Ohayon
-« Oui, bien sûr »
-« Est-ce que, lorsque vous voyez Kalinka, ce refus est exacerbé parce que vous êtes à la fois le médecin, et le beau-père ? »
-« Mais, je ne l’ai pas vu morte ! J’ai voulu tenter quelque chose !»
, répond Krombach.
-« Est-ce qu’on peut penser qu’en cet instant, vous qui refusez la mort, vous qui êtes docteur, vous qui aimez cette enfant qui est un peu la vôtre, vous sentez peser sur vos épaules un enjeu terrible, un enjeu à la fois clinique et affectif et que soudain, vous paniquez ? Est-ce que vous acceptez l’idée que vous avez pu faire une erreur liée à la panique ? »
Krombach ne voit pas la perche qui lui est tendue. Il parle d’un choc subi par Kalinka dix ans plus tôt dans une voiture. Pense à un traumatisme crânien… et raconte l’accident de la route. Alors, patiemment, Me. Ohayon choisit une autre voie. Plus méticuleuse :
-« Monsieur Krombach ; votre vie, c’est la médecine »
-« Oui »
-« Votre identité, c’est la blouse blanche, n’est-ce pas ? »
-« Oui, bien sûr ».
-« Vous avez soigné des milliers de patients. Mais peut-être un jour avez-vous pensé que vous n’avez pas eu le diagnostic, ou le comportement médical parfait ? »
-« En principe, non »
, répond Krombach.
L’avocat est à bout de forces. Il tend l’ultime main : « Vous êtes un bon médecin ? »
-« Bien sûr ! J’ai été professeur, j’ai été en position d’être la dernière instance pour des cas graves. J’ai été responsable ! »
-« C’est ce que vous pensez de vous-même ? »
-« Oui ».

Me. Ohayon se rassoit. Epuisé.

A.J-K



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