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Justice pour Kalinka



André Bamberski devant les juges de Mulhouse

La condamnation

« L’improvisation des choses »

André Bamberski, Anton Krasniqi et Kacha Bablovani ont été condamnés par le tribunal correctionnel de Mulhouse qui, les 22 et 23 mai derniers, a jugé les circonstances de l’arrivée en France de Dieter Krombach, dans la nuit du 17 au 18 octobre 2009. Adelheid Rinke, qui comparaissait au côté des condamnés a été relaxée.

Nous nous sommes procuré le jugement rendu mercredi 18 juin. Vous pouvez le retrouver dans son intégralité ici.
Cependant, nous l’avons lu et commenté pour vous.

Les arguties de Dieter Krombach sont éludées
Pour les juges, la première des difficultés consistait à contourner les demandes d’actes et compléments d’information exigés par les avocats de Dieter Krombach. Dès l’ouverture de l’audience, ils avaient demandé le report du procès en arguant que tous les éléments d’enquête en possession des autorités allemandes n’avaient pas été transmis à la justice française. Le tribunal ne s’est pas trompé quant au fond de la revendication : une manœuvre. Dans leur jugement, les juges n’y vont pas par quatre chemins : « à supposer que tous les actes n’aient pas été communiqués », commencent-ils, « présentée plus de quatre ans après les faits cette demande est manifestement dilatoire », c’est-à-dire destinée à gagner du temps de façon un peu abusive. Et d’envoyer le coup de pied de l’âne en relevant que la défense de M. Krombach « n’établit pas que les actes prétendument manquants seraient de nature à modifier l’appréciation de l’affaire ».
En clair : cette revendication est passée à la trappe en deux petites phrases assassines.

La préméditation
Les avocats de la défense avaient discuté les griefs opposés par l’accusation, concernant notamment le caractère prémédité de l’opération. Ce point revêtait une importance capitale. En matière pénale, la préméditation est une circonstance aggravante. De fait, André Bamberski, Anton Krasniqi et Kacha Bablovani notamment ont toujours fait valoir le caractère « opportuniste » de leur intervention. Leurs avocats ont défendu une espèce d’effet d’aubaine : Krombach est resté longtemps absent de son domicile dans la semaine de son enlèvement. C’est par une indiscrétion qu’Anton Krasniqi apprend le retour à son domicile, du médecin allemand ; et aussitôt, il passe à l’action.
Le tribunal s’est rendu à ces arguments. Il reconnait que « si l’enlèvement de M. Krombach avait été décidé dans son principe », les juges admettent que « les modalités de son organisation n’étaient pas arrêtées ». Ils notent également que « les éléments du dossier démontrent au contraire une impréparation certaine, voire une improvisation des choses ». Cette appréciation est fondamentale.
En admettant le caractère « impréparé » de l’action, le tribunal fait du même coup tomber l’incrimination « d’association de malfaiteurs » qui pesait sur les mis en cause. De fait le risque pénal, le « tarif » de la peine encourue, est considérablement amoindri.

La détermination des rôles de chacun
Pour le tribunal, la version proposée à l’audience d’une rencontre fortuite entre André Bamberski et Anton Krasniqi ne tient pas, pas plus que le caractère altruiste de la démarche d’Anton Krasniqi dont les avocats ont expliqué qu’il avait été « ému » par le tourment d’un père qui se bat seul contre tous.
Les juges estiment pour leur part que cette version « officielle » est mise à mal par les préparatifs d’André Bamberski qui, visiblement, cherche un intermédiaire pour faire venir Dieter Krombach en France. Et de noter que, quelques jours auparavant, le père de Kalinka avait pris contact avec un détective pour hâter le retour du meurtrier de sa fille : « tous ces éléments démontrent que M. Bamberski ne s’est pas contenté de donner un accord de principe », relèvent-ils. « Il était étroitement associé à l’opération (…) il a ainsi agi dans le cadre d’une co-action », ont-t-ils estimé, en notant également qu’André Bamberski a averti Anton Krasniqi du retour du docteur Krombach à son domicile et d’avoir ainsi, en quelque sorte, donné le signal de l’opération.
En outre l’accusation reprochait également les violences faites à Dieter Krombach, qui est arrivé en France avec un urgent besoin de soins pour sa mâchoire et son nez, notamment. Les juges admettent qu’André Bamberski est ici hors de cause : « il n’est pas établi que M. Bamberski a donné des instructions pour que M. Krombach soit frappé ».
En revanche Anton Krasniqi et Kacha Bablovani sont au cœur de la problématique : « les premiers moments de l’enlèvement ont pu être musclés », souligne le tribunal. Aucun des deux accusés n’a jamais dit le contraire. Les coups encaissés par Dieter Krombach pendant le voyage ont été contestés par ses deux convoyeurs (un troisième membre de l’expédition n’a jamais été retrouvé) mais le tribunal ne croit pas à cette version : « les dénégations de deux mis en examen ne peuvent être prises en considération », eu égard notamment à l’état dans lequel il a été « livré » à Mulhouse.

Pas de contrainte morale
Me. Laurent de Caunes, l’avocat d’André Bamberski, avait plaidé l’état de « contrainte morale » dans laquelle se trouvait André Bamberski, pour exiger le retour de Dieter Krombach.
Rappelons qu’en 2009, au moment de son enlèvement, Dieter Krombach faisait l’objet d’un mandat d’arrêt international, suite à une condamnation par contumace pour le meurtre de Kalinka Bamberski. Mandat d’arrêt jamais exécuté voire, n’ayant jamais fait le début d’une tentative d’exécution. En clair : André Bamberski luttait depuis déjà vingt-sept ans contre l’inertie judiciaire. La contrainte morale, soulevée par son défenseur visait à faire valoir que des comportements qui peuvent apparaitre comme des délits en situation ordinaire, deviennent impératifs en certaines circonstances et ne tombent plus sous le coup de la loi.
Les juges n’ont pas mordu sur ce terrain. Tout en reconnaissant « des dysfonctionnements et défaillances manifestes et durables des systèmes judiciaires français et allemand », ils estiment cependant que : « rien ne permet d’affirmer qu’en 2009, les probabilités de voir M. Krombach traduit devant une juridiction et jugé contradictoirement, étaient définitivement compromises ». De fait, ils reprochent à André Bamberski de s’être, par son initiative « substitué aux autorités judiciaires ».

Les condamnations
Dans son appréciation, le tribunal retient que « les nombreux obstacles rencontrés par André Bamberski pour obtenir justice et faire condamner contradictoirement M. Krombach, constituent incontestablement des circonstances permettant d’assortir sa peine d’un sursis ».
Concernant Anton Krasniqi et Kacha Bablovani, leur condamnation à un an de prison ferme est surtout motivée par les violences exercées sur le docteur allemand. En outre, le tribunal n’a pas retenu le caractère désintéressé de leur action ; pour les juges, ils ont agi par appât du gain.
Cependant, cette peine qui résonne comme une privation de liberté ne devrait pas avoir de conséquence. Anton Krasniqi a déjà purgé quelques semaines de détention provisoire ; de plus il a donné des garanties à la justice en faisant valoir qu’il ne vivrait plus en France d’une part, et d’autre part qu’il dispose d’un travail rémunérateur. Ces arguments se superposent pour justifier un « aménagement de peine ». En termes explicites, le juge d’application des peines devrait en tenir compte et ne devrait pas exiger le retour en prison d’Anton Krasniqi.
En revanche, le cas de Kacha Bablovani est un peu plus délicat, puisque le jeune homme (il a 29 ans) est actuellement détenu pour divers délits. La condamnation dont il vient d’écoper ne devrait pas, en soi, lui valoir un emprisonnement. Mais l’existence de cette peine viendra s’ajouter à son curriculum vitae judiciaire et pourrait peser sur l’appréciation des juges devant lesquels il comparaitre prochainement.
Pour finir, le cas d’Adelheid Rinke, supposée avoir servi de « relais » entre l’équipe qui a convoyé le docteur Krombach et André Bamberski resté en France, son rôle a été jugé subsidiaire, et elle a été relaxée de tous les chefs de poursuite qui lui étaient opposés.

Le jugement de Mulhouse devrait solder la partie pénale de l’affaire Krombach-Bamberski. Aucun des condamnés n’a, à cette heure, exprimé sa volonté de faire appel. Reste le dossier civil, c’est-à-dire les indemnités que pourraient avoir à verser André Bamberski, Anton Krasniqi et Kacha Bablovani. D’autres expertises et évaluations ont été demandées par le tribunal. L’examen de cet aspect de la procédure a été fixé à l’audience du 12 novembre prochain, et se déroulera à Mulhouse.

A.J-K



Première journée

L’enlèvement du meurtrier : une affaire de sentiments

Depuis hier, André Bamberski et trois complices présumés comparaissent devant le tribunal correctionnel de Mulhouse. A titre d’auteur ou de complice, et à des degrés divers, ils doivent répondre d’une accusation globale « d’enlèvement, séquestration et coups et blessures en bande organisée », à l’encontre de Dieter Krombach, le médecin allemand qui sera reconnu coupable d’avoir tué Kalinka Bamberski, à Lindau, dans la nuit du 9 au 10 juillet 1982. Aucun des mis en cause n’a ajouté un mot à ce qui est déjà au dossier : cet enlèvement restera une histoire de hasard et d’amitié.
Dans le box, outre André Bamberski, qui revendique « ne pas s’être opposé » à cet événement, on trouve Anton Krasniqi, 43 ans. Anton, c’est l’autre vedette de l’audience car, lui non plus, n’a jamais nié être l’organisateur et le meneur sur le terrain, de cette équipée qui connait son épilogue le 18 octobre 2009 à 3 h 40 du matin avec la « livraison », aux portes du palais de justice de Mulhouse, du docteur Krombach, subtilisé au pied de son immeuble, le 17 au soir, vers 21 heures.

« Ivan », l’Arlésienne du procès
Grand, barbichette, cheveux au milieu du dos, flanqué d’un long manteau noir et droit dans ses bottes de moto, Anton est une sorte de d’Artagnan rock’n roll. Sa spontanéité inspire la sympathie, et il le sait. Pour lui, aucune ambigüité, il le répète inlassablement : « l’histoire de M. Bamberski m’a touchée car je suis moi-même papa de deux adolescentes. Son combat m’a ému, j’ai voulu accomplir ce qu’il ne parvenait pas à faire : amener en France le docteur Krombach ». Quant à son rôle, il serait abusif de croire qu’il s’est mêlé de ce qui se passait devant de domicile du Docteur Krombach : « je n’ai fait que conduire ». Et on en restera à peu près là tout au long de l’audience.
Plus chétif, mais non moins déterminé à dire toute sa vérité, mais rien que sa vérité, Kacha Bablovani, un Georgien de 29 ans, se cache entre son interprète et un gendarme. Lui, c’est le Monsieur Muscle de l’équipage. Il le dit aussi sans barguigner : quand il a fallu maintenir Krombach allongé sur le plancher de la voiture pendant les six heures que vont durer le trajet, il était un peu là. Un peu seulement, car il y a une inconnue dans l’équipe : un mystérieux « Ivan », qui aurait pris la tangente à l’approche de la frontière française. C’est lui et seulement lui, l’insaisissable Ivan, qui aurait appuyé quelques calmants à grosses phalanges sur le visage de Dieter Krombach, le rendant assez méconnaissable. Kacha l’admet d’ailleurs sans forcer : oui, il était dans la voiture. Mais en tout bien tout honneur : « j’ai arrêté Ivan qui frappait trop fort. J’ai sauvé la vie de Monsieur Krombach », une espèce de Kobalt Ferrlecit bodybuildé, en somme. Et s’il le dit, il faut le croire.
Enfin, frêle, Adelheid Rinke, belle-sœur d’Anton, garde une timidité d’adolescente de 55 ans pour expliquer que sa présence est due au hasard. La justice française lui reproche d’avoir aidé les kidnappeurs à se diriger sur les routes, mais aussi et surtout d’avoir permis à André Bamberski de suivre l’enlèvement en léger différé : des relevés téléphoniques assez concomitants entre des appels passés par Anton, et d’autres reçus par André Bamberski le soir du transport, conduisent l’accusation à la suspecter d’avoir servi d’informateur, voire d’intermédiaire en matière de communication. Elle ne nie pas avoir reçu les coups de fil d’Anton, pas plus qu’elle ne réfute ceux qu’elle a passés à André Bamberski, mais la teneur des conversations est restée assez floue. La Madame Jourdain des télécoms, c’est elle.

Le procès n’est pas dans les faits
Nul n’est dupe à Mulhouse. Ni les juges, ni le procureur, ni bien sûr les avocats arc-boutés sur la version de leurs clients respectifs. Très probablement, le public non plus ne se fait guère d’illusion : s’il s’est produit des événements qui ne figurent pas dans le dossier ficelé par l’accusation, il ne faudra pas compter sur les prévenus pour reconstituer la logique qui fait parfois défaut.
Qu’il manque des éléments factuels, c’est probable. Mais, dans le fond, quelle importance ? Tous les accusés reconnaissent leur participation à des degrés divers. Oui, l’enlèvement de Dieter Krombach a bien été programmé. Quant à savoir avec quelle part de minutie, comment les rôles se sont répartis et à quel moment la décision est prise… Des aveux ont été concédés, et on en restera là.
Pour les avocats de Dieter Krombach, aujourd’hui propulsés sur le banc des victimes, ce procès n’est pas satisfaisant. Il existe un reliquat d’incertitudes dans lequel, selon eux, se trouvent les clés de la culpabilité qui prend ses racines dans une froide conspiration. On le devine, pour eux André Bamberski est le deus ex-machina de cette épopée scandaleuse. Et d’expliquer une fois encore, comme ils l’avaient fait trois fois sans succès devant les cours d’assises, que Dieter Krombach aurait été « blanchi » par une décision européenne ; ceci bien sûr afin de persuader les juges que le quatuor qui occupe le box des accusés a envoyé un innocent en France pour y être jugé de façon imméritée.
Cependant, encore une fois, ces arguties ne leurrent personne. Voire, les avocats de Dieter Krombach eux-mêmes semblent avoir du mal à se persuader de leurs arguments. Dès le début de l’audience, tout le monde a compris que les faits n’entraient que pour une part infime dans les raisons de ce procès, même s’il reste cependant vrai qu’ils constituent un délit et qu’à ce titre on doit en débattre devant un tribunal. Les faits ne sont rien sans la genèse qui les motive.
La présidente Françoise Bardoux, qui conduit les débats avec une vraie finesse, mélange d’une ferme subtilité de ton et de rigueur dans l’empathie, ne s’y est pas trompée. La magistrate a lu le dossier. Sans doute aussi, au cours de l’audience a-t-elle pris la mesure de « l’équipe » qui occupe le box des accusés. De fait, après l’examen des circonstances matérielles du transport de Dieter Krombach, elle a concédé à André Bamberski trente minutes de parole « afin de raconter votre parcours, et les raisons qui vous ont conduit à tout ceci ».
Calme, André Bamberski a engagé sa prise de parole en admettant : « ce que j’ai fait, c’était de la folie ». Et de répéter, comme il l’a moultes fois déjà fait devant moultes juridictions, cabinets, antichambres et magistrats, son parcours de Sisyphe des prétoires. Son itinéraire d’homme blessé par les jargonautes du sabir judiciaire, et autres Ponce-Pilate à l’hermine pleutre. Sa vie de père brisé.
C’est là, dans cet intervalle que le tribunal va devoir juger. En donnant à André Bamberski la possibilité de s’étendre sur son parcours, la présidente laisse présumer que le tribunal consent à prendre en compte le contexte particulier de cette affaire qui, tout le monde est à peu près d’accord, a maintenant assez duré.
Toute la question est là : le tribunal de Mulhouse s’en tiendra-t-il à la seule appréciation des faits ? Se réfugiera-t-il derrière cette espèce d’autisme protecteur qui lui permettrait de n’apprécier que ce qui figure sur le réquisitoire ? Hier, le procès ne semblait pas prendre cette inclinaison. Les juges ont montré qu’ils avaient au moins compris que les faits qui leur étaient soumis ne surgissaient pas avec la brutalité soudaine d’une exaspération irréfléchie. Un peu comme si l’audience était passée derrière le miroir du fait-divers pour entrer dans l’Histoire d’un père qui avait sans doute imaginé sa vie autrement. A chaque changement de gouvernement, quand ce ne sont pas les Gardes des Sceaux, les Présidents de la République s’en chargent : tous, invariablement en appellent à « une justice humaine ». Peut-être, un jour, l’un d’entre eux sera-t-il entendu.

A.J-K



Ce matin, l’audience reprend avec les premières plaidoiries.
Dans l’ordre : les avocats de Dieter Krombach. Puis, le réquisitoire du procureur devrait clore la matinée. Dans l’après-midi, pas moins de six avocats se répartiront les rôles pour défendre les quatre prévenus.
Le jugement, comme il est généralement de règle en matière correctionnelle, sera mis « en délibéré ». C’est-à-dire que les juges se donneront le temps pour réfléchir leur décision et l’argumenter. Selon la charge de travail des tribunaux, ce délai varie couramment entre un et deux mois. Parfois plus. Mais parfois moins, aussi.


Seconde journée

Réquisitoire modéré au procès de Mulhouse

« L’opinion publique attend la décision »
Hier, le procureur de la République de Mulhouse a requis six mois de prison avec sursis contre André Bamberski, un an ferme à l’endroit d’Anton Krasniqi et Kacha Bablovani, accusés d’avoir, à des degrés divers, planifié et accompli l’enlèvement avec violences de Dieter Krombach, le médecin Allemand alors condamné par contumace, mais dont le mandat d’arrêt ne fut jamais exercé par les autorités judiciaires. Trois mois avec sursis ont également été requis contre Adelheid Rinke, suspectée d’avoir servi de relais entre André Bamberski et les ravisseurs.
Le jugement a été mis en délibéré. La décision sera rendue le 18 juin à 8 h 30.
Les avocats ont plaidé pour défendre leur client respectif et proposer au tribunal une lecture du dossier qui s’embarrasse peu des faits. Le tribunal les avait précédés dans cette voie. Déjà, jeudi soir, au terme de la première journée d’audience, la présidente avait montré que son intérêt allait aux conditions qui avaient généré cette mise en accusation pour « enlèvement, séquestration, violences en bande organisée (et, ou complicité de ces incriminations) »
Déjà, les juges cherchaient à comprendre le point de charnière qui avait fait basculer le patient André Bamberski, justiciable modèle, en instigateur présumé d’un transport de justice aux marges de la loi. Un périple ébouriffé qui s’était achevé au petit matin du 18 octobre 2009, sur un trottoir de Mulhouse.

Compréhension et humanité
Même si, sur le papier le tribunal devait juger la façon dont a été prise la décision, puis la mise en œuvre et les conditions de l’enlèvement jusqu’à la « livraison » finale de Dieter Krombach à la justice française, ces événements ont eu tôt fait d’apparaitre incidents. Pour le tribunal tout au moins ; en revanche, pour le procureur Hervé Robin, les choses ne semblaient pas devoir être entendues avec la même oreille. Ses saillies parfois sarcastiques, ses réflexions toujours mordantes, sa façon affichée de vouloir maintenir sa position loin du pathos, laissaient redouter son réquisitoire.
Etait-ce une posture ? Ou s’agit-il du résultat de l’instruction conduite à l’audience ? Toujours est-il qu’à l’issue d’un exposé, bref et pesé au trébuchet, il a résumé la teneur des débats. Ne se privant pas d’être parfois drôle, il a tenu à montrer que personne n’était dupe de la réalité des faits : « Je reste persuadé qu’André Bamberski est l’instigateur, évidemment. Je sais aussi que les autres se sont improvisés, ils ont multiplié les maladresses (…) Fiers à bras ou bras cassés, j’hésite. J’admets aussi que le code pénal n’a pas été fait pour cette circonstance, on va dire qu’il y a malgré tout eu petite association de malfaiteur ».
La « petite » association de malfaiteur est un concept certes nouveau, mais le procureur a tenu à s’expliquer. « Dans ce dossier se télescopent le crime et les sentiments. En quarante ans de carrière, c’est la première fois que je vois ça », et de concéder que « humainement je comprends Monsieur Bamberski, je reste le souffle court devant tant de détermination ». Cependant, pour lui « il y a la règle, et un maître qui la tient : la République ». Pour le magistrat, au nom de la société qu’il représente, les limites de la transgression ont été atteintes : « on peut comprendre, certes, mais on doit condamner ». Et de revendiquer des peines qui auraient pu être beaucoup plus lourdes, s’il n’avait pris comme variable d’ajustement le contexte particulier du dossier.

Bamberski et les crapules
L’intervention du procureur était d’autant plus attendue, qu’elle suivait les plaidoiries de Me. Levano et Ohayon, les avocats de Dieter Krombach, aujourd’hui posté en victime mais absent aux débats. Pour Me. Yves Levano, ce procès n’avait pas lieu d’être : l’enquête n’est pas allée assez loin. Pour lui, il reste quelque part en Allemagne, « les preuves de l’implication de la mafia georgienne ». Selon le scénario qu’il développe, Anton Krasniqi aurait accepté « le contrat » proposé par André Bamberski et serait ensuite allé chercher des gros bras dans les bars à filles à la frontière Germano-Autrichienne, lesquels auraient alors été fournis par un « chef » qui, bien sûr attendait en retour « une liasse de billets ». De fait, et selon sa version, on ne pourra dignement juger cette affaire que lorsqu’on aura enfin mis la main sur ce mystérieux réseau maffieux venu de l’Est. Et d’enjoindre le tribunal à demander « un supplément d’information ». En clair : au moins un an de report.
Inutile de dire que l’argument a été balayé. Voire, par son propre confrère, Philippe Ohayon, plus matois, qui a demandé au tribunal de ne pas céder « à la justice de cour de prison », où les gros bras règlent leurs litiges sans passer devant les juges. « Quelles que soient les motivations de M. Bamberski, on ne saurait tolérer que les circonstances atténuantes qu’on pourra lui accorder servent de paravent à des mercenaires ». Car –on l’aura compris- les trois co-prévenus qui accompagnent le père de Kalinka « ont fait ça pour le fric », et cette affaire n’a « rien de noble », on reste dans « le crapuleux ». En clair : si ce sont des crapules, celui qui les manipule l’est plus qu’eux.

Anton et Kacha, hérauts spontanés
Me. Yuksel Demir, du barreau de Mulhouse, avait la charge de défendre Adelheide Rinke, suspectée d’avoir « piloté » l’enlèvement de Krombach depuis chez elle, avec un téléphone portable en liaison avec les ravisseurs d’un côté, André Bamberski de l’autre. Justement, fera-t-il valoir, il est porté au dossier qu’elle a essayé de dissuader André Bamberski de franchir les frontières de la légalité. En outre, journaliste aguerrie, habituée aux terrains de conflits et aux zones hostiles, « elle n’a plus assez de naïveté pour utiliser son téléphone personnel. Si elle avait dû s’impliquer, elle aurait usé d’un stratagème pour se dissimuler ». Certes, il admet que son rôle, durant ces journées du 17 et 18 octobre 2009 où tout se précipite, dépasse sa place de journaliste : « elle avertit M. Bamberski que l’opération est en cours, sans doute pour qu’il se prépare à se rendre à Mulhouse, c’est vrai. Elle l’avertit ensuite quand M. Krombach a été déposé près du palais, afin qu’il alerte la police. Et alors ? Le crime, au contraire, eut été de laisser M. Krombach agoniser sur le trottoir », plaide-t-il avant de demander la relaxe.
Kacha Bablovani a été un peu l’oublié de ce procès. Petit, trapu, mais visiblement costaud, il a eu le tort d’aller au bout du voyage pour aider Anton Krasniqi à déposer Krombach à son point de destination. Le complice présumé, appelé « Ivan », a eu la prudence de quitter le cortège à la frontière allemande. Ainsi, Kacha Bablovani endure à lui tout seul ce qu’il aurait pu partager en d’autres circonstances. Mais, voilà, Kacha Bablovani ne figure à aucune des étapes préparatoires du raid chez Krombach : « pour une association de malfaiteurs, c’est mince », plaide avec brio Me. Jeanne Roth, du barreau de Mulhouse.
Quant aux coups endurés par Krombach lors de son enlèvement, il a été prouvé qu’il a affronté ses ravisseurs une matraque à la main : « on reproche à Kacha Pavlovani de s’être défendu ? ». Les coups dans la voiture ? : « Krombach ne le reconnait pas. C’est encore une fois un peu mince pour l’accuser de violences ».
Reste la question épineuse de l’argent : « Pourquoi, lui aussi n’aurait-il pas été touché par le combat de M. Bamberski ? Parce qu’il est Georgien ? Parce qu’il vit dans un foyer ? Parce qu’il cambriole, parfois ? Je vous rappelle que la France ne lui accorde pas de titre de travail, mais lui impose de rester sur notre territoire. Mais est-ce que le fait d’être dans cette situation kafkaïenne l’empêcherait d’être sensible ? Il n’a jamais demandé d’argent à qui que ce soit. Il est hors de question qu’on en fasse le méchant de la bande ».
Enfin, Me. Alex Civallero, du barreau de Mulhouse, se lève pour défendre Anton Krasniqi. Me. Civallero a visiblement couru les prétoires, et plus grand-chose ne parait l’impressionner. Il choisit de plaider, non pas le cas d’Anton, mais plus sûrement, la carence de l’Etat.
Il remonte jusqu’aux raisons profondes de l’affaire : l’incurie de la coopération franco-allemande, les petits fonctionnaires toujours prêts à s’abriter derrière l’ombre d’une mystérieuse hiérarchie. Sa démarche, parfois sinueuse conduit à comprendre que si tous les remparts de la République ont lâché, « il n’y a plus d’affaire car ceux qui sont dans le box ont fait quelque chose de juste ». Pour lui, « ce dossier est un entrechoc de douleurs (…) et il faut maintenant tirer un trait ».
Et de pousser son raisonnement : « Tout le monde a compris ce dossier, il suffit d’être père ou mère. C’est la France qui doit prendre ses responsabilités. L’opinion publique attend votre décision ».

La contrainte morale d’André Bamberski
C’est en début d’après-midi que Me. Laurent de Caunes, l’avocat historique d’André Bamberski, est intervenu. Sans doute est-ce lui qui connait le mieux le comportement dont est capable André Bamberski dans une enceinte judiciaire. Il connait les mots à bannir de ses plaidoiries.
C ’est d’ailleurs par un portrait de son client qu’il engage son intervention. « Kalinka, c’est la Léopoldine de M. Bamberski », faisant en cela allusion à Léopoldine Hugo, l’enfant morte trop jeune, dont le poète ne se remit jamais de la disparition. Et d’engager les débats sur le terrain complexe d’un point de vue juridique, du droit et du devoir : « M. Bamberski n’avait pas le droit d’initier le retour de Dieter Krombach, mais il en avait le devoir ». « Le devoir, c’est une obligation morale et un impératif catégorique, il est immuable. Le droit, ce sont des règles qui évoluent ». Il y a donc, dans ce périple d’une vie, « une dimension supérieure aux faits, qui s’impose à M. Bamberski ».
Et de rappeler qu’André Bamberski a toujours respecté la justice, qu’il l’a toujours appelée de ses vœux. Et, justement, quand la prescription du dossier Krombach approche, il panique face à l’inertie que cette même justice lui oppose. Une trahison, en somme, pour cet homme qui perd un repère. Et de souligner qu’en 2009, quand les faits sont commis, déjà bon nombre de dysfonctionnements, contretemps, lenteurs et inerties de toute nature pèsent sur le parcours d’André Bamberski.
« André Bamberski n’a jamais voulu la vengeance, mais la justice. La justice en tant que valeur de vie, au sens presque chrétien du terme. Et quand l’institution fait défaut, il place son devoir au-dessus de la loi. Il est dans le cas d’une contrainte morale ». Sa thèse est là : des comportements qui peuvent apparaitre comme des délits en situation ordinaire, deviennent impératifs en certaines circonstances et ne tombent plus sous le coup de la loi(1) . Et de faire valoir auprès du tribunal qu’André Bamberski n’a fait que pallier les manquements de l’Etat, et qu’à cet égard le citoyen qui signale un délit doit bénéficier de cette circonstance particulière qu’est la « contrainte morale » puisqu’il remplit un devoir qui n’est certes pas son rôle, mais qui est indispensable à la paix sociale.
La démonstration a visiblement été suivie par les juges dont le comportement et l’attention auront été exemplaires tout au long de cette lourde audience.
Quelles conclusions tireront-t-ils de ces débats qui se sont au final déroulés de façon plus apaisée que devant les assises, mais qui n’ont toutefois pas manqué de révéler que des tensions subsistent, que toutes les plaies ne sont pas guéries. Evidemment.
Pour André Bamberski, cette étape pourrait constituer l’épilogue de son long combat. Eprouvant pour lui-même, admirable pour tous. Le jugement sera connu le 18 juin au matin. Si la décision rendue ne fait l’objet d’aucun appel, le tribunal correctionnel de Mulhouse aura su sceller une des plus bouleversantes affaires judiciaires de la fin du siècle dernier, et du début de celui-ci.

A.J-K



(1) Par exemple : on ne peut pas s’introduire chez quelqu’un en brisant une vitre. Mais si la maison est en feu et une personne blessée à l’intérieur, on ne vous poursuivra pas pour violation de domicile si vous entrez.


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